Style et smileys

On va commencer la semaine en beauté.

Commençons par une généralité. Internet produisant de nouveaux moyens de communication, il engendre également des formes langagières inédites. Au premier rang desquelles, une source de crispation, un sujet d’interminable polémique : les smileys. Impardonnable faute de goût pour certains, signe de cool attitude pour d’autres, leur usage divise désormais le pays en deux. Ceux qui les utilisent VS ceux qui ne les utilisent pas.

Et la question agite même les milieux universitaires : doit-on croire aux potentialités stylistiques des émoticônes ? De très sérieux universitaires s’y sont intéressés (la preuve en lien).

Un peu d’histoire

En des temps immémoriaux, ils se réduisaient à deux expressions assez simples.
Il y avait    🙂    et   😦
On est en 1982, précisément le 19 septembre à 11:44 am et Scott E. Fahlman, professeur à l’université, vient d’envoyer un message historique dans lequel il propose l’emploi de ces deux symboles pour simplifier les communications informatiques. Contrairement aux usages modernes, il ne s’agissait pas du tout d’une opposition entre content et pas content. A l’époque, le premier devait servir à préciser que le message était à prendre sur un ton humoristique alors que le second était sensé souligner le caractère sérieux du libellé — parce que quand on est sérieux, on fait la gueule. Distinction effectivement fort utile puisque la communication exclusivement écrite du web et son emploi d’expressions orales peut donner lieu à de nombreux malentendus.

Graphisme

Il existe deux grandes familles d’émoticônes : les japonais et les occidentaux. Les émoticônes japonais sont beaucoup plus expressifs que les occidentaux (voir le tableau sur la page wiki).  Autre infériorité des émoticônes occidentaux : il faut se tordre la tête pour qu’ils prennent sens.
Et si on prend l’exemple de la colère, entre  😦    et    è_é    y a pas à tortiller. Ou l’étonnement    😮     et      O_o
Face aux binettes japonaises, j’ai juste envie de dire \o/ (pour les plus de 19 ans je précise qu’il s’agit bien sûr d’un bonhomme qui lève les bras d’enthousiasme).

Utilité

Le smiley a gardé cette utilité de préciser le ton sur lequel prendre le message. En linguistique, on dit que le smiley sert à compenser l’absence de para verbal, c’est-à-dire les intonations, postures, regards de notre interlocuteur. Cette compensation n’est pas négligeable, la communication inter individu s’appuyant autant, si ce n’est plus, sur ce qui est explicitement dit que sur la manière dont c’est dit.

Imaginons une situation de la vie de tous les jours. Un garçon écrit à une fille « va te faire foutre ». Comment doit-elle le prendre ?

va te faire foutre  🙂 => discret appel du pied dans une perspective copulatoire jouant sur la polysémie de la lexie « foutre ». (Evidemment, s’il avait écrit ça 3====D c’était tout de suite beaucoup plus clair.)
va te faire foutre 😦 => je t’emmerde connasse.
Mais bien sûr on va rétorquer que nos ancêtres s’écrivaient et que Mme de Sévigné n’a jamais eu besoin de smiley pour se faire comprendre de sa chère fille. De là, on passe rapidement à l’idée que l’émoticône marque une défaite du langage verbal, l’incapacité des mots à traduire nos inflexions. Avant les gens s’exprimaient intelligemment, maintenant ils sont tellement analphabètes qu’ils ont recours à de ridicules personnages pour mimer leurs intentions.
Sauf que la vitesse de transmission des messages s’est considérablement accélérée depuis les pigeons voyageurs ou même les pneumatiques. Et corrélativement, le nombre de messages. On peaufine moins ses mails qu’anciennement les lettres. C’est le règne de l’efficacité. Il faut aller au plus direct et là, l’émoticône a toute sa place. Il permet de lever en deux touches une possible ambiguïté verbale. Deuxième argument, le langage Internet, contrairement à l’épistolaire plus classique, marque une tendance à copier l’oralité, donc des expressions plus crues et directes qui, transposées à l’écrit, nécessitent une précision (comme dans l’exemple ci-dessus du « va te faire foutre », que Mme de Sévigné employait assez peu).
Evidemment, on ne peut pas nier que derrière les smileys, il y a un problème d’éducation et de niveau social. Leur emploi est perçu soit comme une invention saugrenue des jeunes, soit comme un signe d’analphabétisme — avec un recoupement assez facile entre les deux catégories 😉  (pour la justification de ce clin d’œil, voir plus bas). Et en un sens c’est vrai. Les gens qui ne sont pas à l’aise avec l’écrit auront tendance à multiplier ces signes. Mais ils n’ont peut-être pas tord. Ils s’assurent ainsi une meilleure communication — le but de la communication restant avant tout de se faire comprendre.
Notons tout de même que nombre de journalistes ou chercheurs hautement qualifiés ponctuent leurs blogs de smileys (Narvic, Eolas, Olivier Ertzscheid) ce qui est sans doute pour eux un moyen plus ou moins conscient de marquer leur ancrage dans l’univers du net, la communication sur Internet n’étant pas une simple transposition sur informatique de l’écrit papier mais bien une forme d’expression différente.

Emplois stylistiques

Il y a un code implicite du bon goût régissant les emplois stylistiques des émoticônes. Si pour les puristes l’apparition d’un 🙂 est ontologiquement une faute impardonnable, d’autres acceptent sa modernité et tentent d’en exploiter la richesse. Il devient ridicule quand on sent combien telle figure s’insérerait parfaitement dans un message de ne pas le faire de peur de paraître ringard.
Tout l’art de la chose consiste à jouer sur les degrés de décalage entre la valeur du smiley et le sens verbal du message qui l’accompagne.
En règle générale, plus l’adéquation entre message et smiley est forte, plus l’emploi du smiley paraîtra maladroit car redondant. (A moins que le degré de compétence linguistique de l’énonciateur ne suffise à faire comprendre qu’il feint la maladresse.)
C’est toute la différence entre deux réponses à une même question : la soirée s’est bien finie ?
Réponse 1 :    j’ai vomi 😦
Le smiley ne sert ici qu’à insister sur un état et souligne finalement la pauvreté du message.
Réponse 2 :   j’ai vomi  🙂
L’apparente contradiction entre les deux enrichit alors considérablement le message.
Le côté gentillet crétin du 🙂  peut également être détourné au profit d’une bonne vanne, de n’importe quelle blague atroce (par exemple tournant autour de thème comme la pédophilie) ou d’insanités totales.
– Tu me trouves comment sur la photo ?
– Encore plus moche qu’en vrai 🙂
Un usage ironique des smileys a d’autant plus de force que l’ironie est un procédé de discours très élaboré – qui marque donc une forte capacité langagière à l’inverse de l’impression donnée par l’emploi des smileys (comme incapacité).

Le cas à part du 😉

Le clin d’œil occupe une place à part dans la mesure où il n’exprime pas une émotion mais permet avant tout d’atténuer ses propos.
Retenez une règle simple : éviter au maximum de mettre un 😉  dans un message ironique. Le propre de l’ironie étant d’être diffuse, un panneau « c’est de l’ironie » ne fait que souligner que vous n’étiez pas très sûr de votre effet. En clair, si vous recevez un message avec un 😉  c’est soit que votre interlocuteur use d’une référence commune (il est dans une démarche de connivence, une tentative de rapprochement) soit plus généralement qu’il y a quelque chose dans ce message que vous auriez pu mal prendre (comme je l’ai employé dans la vanne sur les jeunes analphabètes).

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2 réponses à “Style et smileys

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